Les vagues d'immigration que le Bénin a connues  peuvent se subdiviser en plusieurs catégories :

 

Pendant la période coloniale, ce sont surtout les hommes qui partaient, soit pour la guerre
(défense de la patrie mère, la France), soit pour participer à l'administration des nouvelles colonies françaises en Afrique Noire. Les femmes restaient au pays pour s'occuper de l'éducation des enfants. Alors que les garçons étaient envoyés à l'école coloniale, très peu de femmes pouvaient bénéficier de ce privilège. Le progrès de la scolarisation des femmes s'est amorcé à la veille et pendant les indépendances.

A ces moments commencent les premières vagues d'immigration dont plus de la moitié vers la France parce que l'enseignement supérieur calqué sur la France n'était pas très développé en Afrique ; après le bac, il fallait aller poursuivre ses études soit au Sénégal, soit en France selon la filière choisie. L'immigration béninoise à partir des années 60 était surtout une immigration des cerveaux.

Au départ, les étudiants venaient juste pour acquérir des diplômes et retourner travailler dans leur pays ; mais très vite le manque de structures d'embauche ( il n'y avait que la fonction publique), le niveau de rémunération et la vie politique ont décidé un certain nombre d'hommes et de femmes à choisir de rester en Europe et d'y évoluer.

C'est dans ce contexte que je suis arrivée en France. En effet, après les évènements de mai 68 qui ont eu leurs répercussions à l'université de Dakar où j'étais étudiante, je suis arrivée en France pour poursuivre mes études à l'université de Lyon II. J'atterris un certain 2 janvier 1969 à l'aéroport Charles De Gaulle à Paris, en plein hiver avec une température de — 10 degés, habillée d'une robe légère, en soie, sans pull, sans manteau ; j'étais partie de Cotonou ( Bénin) sous une température de 30 degrés ! Je me retrouvai seule, sans aucune connaissance, laissant derrière moi mari et enfant ( je venais de donner jour à mon premier bébé).

 Dans un tel environnement, j'hésitai entre repartir dans mon pays ou prendre mon courage à deux mains et affronter ma nouvelle situation ; ce que je fis non sans difficulté. J'ai dû m'investir énormément pour rattraper un trimestre de retard, grâce à l'aide de quatre étudiantes françaises qui m'ont intégrée dans leur groupe de travail. Nous sommes restées amies dans la vie. Après la soutenance de ma thèse en géographie en 1976, je suis restée en France pour des raisons familiales ( j'étais mère de trois enfants).

 Le climat, l'environnement social et l'individualisme sont des facteurs de découragement à l'arrivée en France. L'adaptation s'est faite tout doucement. Il fallait, parallèlement aux études, faire des « petits boulots » pour arrondir les fins de mois, la bourse ne suffisait plus et mon mari était encore étudiant sans bourse. En 1977, une année après la soutenance de ma thèse, les surprises ont commencé : j'ai dû faire face à d'énormes difficultés pour entrer dans la vie active. Avoir de gros diplômes ne suffit pas forcément pour occuper l'emploi de son choix. Avec mon doctorat en poche, je désirais m'engager dans l'enseignement. Cela n'a pas été possible par manque de postes dans l'immédiat.

 Ayant la responsabilité d'une famille tant en France qu'en Afrique (devoir de solidarité communautaire), il fallait travailler à tout prix. J'ai fini par trouver un poste de caissière dans un hypermarché de la région, dans lequel j'ai travaillé pendant deux ans.

Un concours de circonstances m'a permis d'atterrir au Rectorat de Lyon pour un remplacement de 5 mois ; j'y suis restée 5 ans.

Mon choix n'était pas vraiment de travailler dans un bureau. Je préférais me tourner vers l'enseignement ou vers un poste qui appelle à la créativité. En 1982, je suis recrutée Maîtresse Auxiliaire chargée de la gestion du centre de documentation et d'information(CDI) d'un collège public de l'Académie de Lyon. Mon déroulement de carrière m'a conduite aujourd'hui au grade de professeur certifié en documentation. Le milieu de l'Education Nationale est un lieu privilégié qui favorise la réflexion sur les problèmes d'immigration et d'intégration.

Dans la vie quotidienne, on observe comment les africaines sont tiraillées entre leur culture d'origine et la culture du pays d'accueil. Le rêve à l'arrivée en France est de faire ses études et repartir au pays ; mais ce rêve s'envole au fil des années pour des raisons qui ne font pas l'objet du présent article. Ce que l'on peut observer, c'est le dilemme entre la culture d'origine et l'envie de s'intégrer à la culture du pays dans lequel on vit.

En effet, l'éducation africaine est marquée par les pratiques communautaires et les traditions séculaires. L'Africain, et la femme en particulier sont imprégnés dès leur petite enfance par l'éducation communautaire. Au village ou en ville, tout le monde vous éduque. L'enfant est pris en charge dès son jeune âge par toute la communauté. Quand un adulte voit un enfant faire une bêtise, il le corrige, qu'il ait ou non un lien de parenté avec la famille de l'enfant. Ainsi toute personne adulte qui avait l'âge de nos parents était considérée comme papa ou maman ; ceci confère très tôt à l'enfant le sens de la communauté. Cette éducation forme le caractère de l'individu qui ne se sent pas livré à lui-même.

Il n'en va pas de même dans le pays d'accueil, le mode de vie est différent : l'organisation sociale est basée sur la famille et l'individualisme. Arrivée en France, la femme délaisse forcément quelques pratiques de sa culture d'origine (habillement, nourriture, éducation). Il n'est pas possible d'appliquer ici le mode d'éducation communautaire parce que nous ne vivons pas ici ensemble. Certains évènements de la vie favorisent la cohésion communautaire (mariage, naissance baptême, deuil). Je prendrais juste l'exemple du deuil. A la mort d'un Africain, homme ou femme, un formidable élan de solidarité se manifeste spontanément, que l'on soit ou non originaire du pays du défunt ou de la défunte. La tradition veut qu'un homme ou une femme qui décède puisse retourner reposer dans son village natal.

Tous cotisent à quelques exceptions près pour rapatrier la dépouille du défunt. Une fois le corps arrivé dans son pays d'origine, les cérémonies traditionnelles qui accompagnent la mort sont organisées pendant plusieurs jours, au milieu de la grande famille venue de toute part. Les étapes dans les funérailles ne peuvent se faire en France car l'environnement ne s'y prête pas. Par exemple, on ne peut pas jouer du tam-tam dans un appartement.

Ce petit exemple pour dire que l'intégration s'impose dans la vie de tous les jours si on choisit de vivre hors de son pays. Il est impérieux de construire et de positiver ce processus d'intégration. C'est ce choix qui me conduit à beaucoup m'investir dans la vie militante, dans différentes structures, et à essayer de faire connaître la richesse culturelle de l'Afrique à travers l'importance de l'oralité, à montrer le rôle irremplaçable joué par la Parole avec un grand P dans la culture africaine, et comment cette pratique de l'oralité peut être un vecteur d'intégration.

suite <<>>

Ajouter un Commentaire

Code de sécurité
Rafraîchir